La folie

Ce jour-là, Geneviève quitte le bureau de sa thérapeute où elle vient tout juste de recevoir un long massage.

Cette fois, en tentant  de jouer  encore avec la solitude, elle se fera happer insidieusement dans un grand typhon, qui l’allongera finalement, sous le tourment de l’idiot.

Dans la rue, des corridors tapissés de gens, de grandes  séquences vertes, clignotent en rafale sous son nez. Et puis, à l’embrasure d’une porte entrebaillée d’un restaurant, son ami. Que fait-elle là, cette obsession utopique, sortie tout droit de la candeur? Sans façons, Fabien agrippe Geneviève. Comment fuir ce monde éclaté? L’ombre nuancée n’est qu’une illusion. Ce suicidé qu’elle a aimé n’existe plus.

Les gens louvoient parfois en haute mer, le passé les enchaînant alors à errer éternellement. Prisonniers de leurs gueules, d’un songe, jusqu’au fond d’un parc gelé.

La jeune femme décide justement de s’y rendre, après être passée rapidement chez elle. Tout  l’après-midi, cet étranger qu’elle repère et observe, reproduit en silence et, sans le savoir, une scène bien connue. Le coeur anguleux, Geneviève écume le temps. La journée est glaciale et bonne. Les passants sourient facilement, tout en sacrant contre le froid. La nature, sous le soleil de décembre, est mémorable.

Excessivement félin, presque féminin, magnétique sans explications, peut-être un peu fade, l’homme scruté à son insu, apprivoise rapidement Geneviève . Un journal posé sur le banc, à côté de lui, remue fébrilement ses pages.
Dénuée de toute subtilité, planquée debout comme une petite fille curieuse, au beau milieu des végétaux endormis, Geneviève est accompagnée de son chaton ridicule et laid, si tendre pour elle.

Quelques instants s’effacent. Main longue, mystique et finement gantée, une femme a rejoint l’étranger. Belle… belle…très belle, elle se penche à son cou tandis qu’il se lève. Ils partent ensembles, en marchant précautionneusement pour ne pas glisser sur la neige qui crisse. L’homme semble absent, envoûté.

Le vide, immense, creux. La chatte, innocente et vive cabriole autour des flocons. Geneviève la soulève puis l’enfonce dans sa poche de manteau. Elle quitte le parc pour retourner  à la maison.

Il y a tant de vaisselle dans l’évier qu’elle casse plusieurs assiettes, passionnément. Assouvie, elle ouvre ensuite la porte du frigo afin d’y croquer quelques piments forts et avaler une large gorgée d’eau-de-vie, versée grossièrement au fond d’un verre de carton. Sur son menton, une larme a glissé.  Elle ne sait pas très bien pourquoi. Est-ce ce feu à l’estomac qui lui occupe l’esprit ou simplement la lassitude d’exister?

Les livres ouverts ont déjà été lus. La tempête de neige accentue son crescendo en enfermant Geneviève, avec rage,  dans le décor intime de celle-ci. La télévision crie à tue-tête. Cela permet d’engourdir la vie. Résultat; après avoir avalé deux cachets d’aspirine, elle se blottie sous les draps. Il est dix-sept heures. Le jour décline  devant ses paupières obstinément ouvertes et fixes. La clarté lui tiendra encore un peu compagnie puisque sa chatte dort. Mais voilà, le soleil entre chez lui, comme tous les travailleurs.

La panique se manifeste subitement en installant son malaise et sa besogne affligeante. D’abord par les membres, raidis comme des troncs d’arbres. Geneviève bondit hors de sa chambre, sans doute par peur d’une paralysie totale.

Il est onze heures du soir. – Impossible, se dit-elle. Son ouïe s’attarde maintenant aux gouttes qui tombent sur les bardeaux du toit. La neige a donc laissé place à tout ce fracas?  - Ce n’est pas le printemps, se répète-t-elle à intervalle régulier. Il lui semble entendre des hurlements confus, entremêlés à l’eau qui percussionne sans trêve. De plus, la tuyauterie vétuste de l’établissement se met à chuinter lamentablement, autre instrument de cette symphonie pathétique.

Geneviève vérifie toutes les fenêtres, déjà bien fermées et, se dirige vers le salon afin d’arrêter le pendulier de l’horloge, au-dessus du piano, car il ponctue étrangement le temps, au même rythme que la pluie !

En s’étirant le bras, son coude heurte le métronome qui entame sa coda dans un tintamarre cinglant. Un sursaut la fait trébucher en se frappant le pied contre la patte du banc.

Elle tombe lourdement par terre, la figure en premier. Quand elle relève les épaules d’entre ses deux paumes engourdies, une découverte ahurissante l’attend.

Ce n’est plus un plancher de bois mais un miroir démesuré qui s’étale comme une patinoire sans frontières, les murs ayant disparu. En un déclic mental fulgurant, Geneviève amorce le compte à rebours des événements récents. S’assenant un coup de poing violent au front, la douleur confirme l’état d’éveil puis, sonnée, elle s’assied sur un vieux fauteuil. Elle n’a pas cessé de réfléchir lorsque la nuit lui darde enfin en plein coeur sa profondeur insolite, sa torpeur innommable.

Ne trouvant pas de déduction logique à cette nouvelle réalité, elle se plie en deux, secouée sous les chocs de  cris hilares. Geignant comme une bête blessée, elle décide illico presto d’ouvrir le coffre en cèdre, chausse ses patins immaculés et commence une danse lente, les doigts levés pointant vers le ciel dans une gestuelle de maestro.

Si quelqu’un était passé par là, il n’aurait rien remarqué puisqu’en fait, le silence règnait. Il n’y eut jamais de glace ni de valse triste sinon que pour Geneviève. Si quelqu’un était passé là, par hasard, il aurait simplement aperçu un terrain vague où jadis s’érigeait la maison de Geneviève.

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