De gigantesques images suspendues reviennent à ma mémoire, des mises en scènes d’absolu, brèves, précises, des complicités surprenantes parfois et, reliant tout cela au réel, ma profession de massopraticienne.
Je suis, en quelque sorte, une trapéziste solitaire jouant de son expérience afin de désamorcer des situations quelquefois impromptues.
Les feuilles rongées par l’automne, le temps en cavale, ce passé rempli d’anémones et de chardons n’ont pas réussi à détruire mon idéalisme. Je n’ai jamais brandi de flambeau victorieux et visible. Pourtant, ma liberté me fait marcher du même pas ferme que celui d’un troupeau d’éléphants.
Je m’exerce à demeurer intègre face à mes convictions. S’il arrive parfois qu’un client émoustillé me fasse la requête d’un « extra », dans le jargon du domaine, je lui offre avec sourire et flegme un jus d’orange ou de pomme.
Au quotidien, la différence me donne rendez-vous.
Mes mains lavandières colportent de lourds malaises d’humains que j’évacue à l’extérieur de ce bordel bien rangé qu’est ma vie. C’est ainsi que l’art peut demeurer intact et vivre dans ma cervelle d’écorchée.
J’aime ce paravent, ce métier indiscret. Barricadée sous mes habits blancs, j’étudie toutes les dégaines, surtout les beautés de l’âme.
Les gens me visitent comme l’on se dirige vers un mirador de paix. Dans ce désert de tendresse urbaine, je suis intemporelle mais surtout, indispensable pour ces hommes et ces femmes d’affaires bien nantis, les citadins branchés ou névrotiques de tout acabit.
A pleine gueule, cette époque individualiste dévore les muscles de l’esprit. Des héritiers anonymes des tableaux de Bosch me parviennent, tout azimut, farcis de blocages physiques, nés à cause de cet univers hécatombe.
De nouveaux enfers sont peints devant moi.
Des textes en devenir, des musiques ineffables naissent alors sous mes doigts.
Des problèmes personnels me sont confiés. Chaque fois, un sourire déposé finalement sur le visage détendu de ces étrangers, me suffit à croire obstinément et peut-être naïvement, à la survie de l’espèce.
Si ce chemin emprunté dans ma vie m’a amputée des dernières chimères de fillette bien coiffée, il m’a permis néanmoins, d’esquinter toutes les carapaces adultes.
Sans pitié, les enfants détruisent impulsivement et rageusement les châteaux de sable qu’ils ont eux-mêmes construits patiemment mais, dans les manèges des grands, les rictus corrosifs remplacent l’écume des petits étalons rouges de mon enfance.
Après avoir goûté à cet immonde gâteau au bluff, j’ai choisis tardivement, de m’imbriquer dans cette contemporanéité en saisissant l’outil ultime et absent, le toucher. Bien des sillons restent à creuser dans ma quête du savoir, insoumise devant mon époque.
Quand, enfin, tard le soir, je referme la porte du bureau, mes neurones imbibés à outrance d’informations précieuses, ne demeure actif que mon répondeur téléphonique que je considère comme un collègue de travail désopilant. A l’égal de mes semblables et de moi-même, je le voudrais, lui aussi équilibré mais, dès que j’appuie sur son nombril, j’observe irrémédiablement sa mythomanie.
Tantôt, il emprunte la voix d’un parfait abruti au discours sexuel dégoulinant. En d’autres cas, il se tait de longues secondes avant d’émettre son pet final et arrogant… EEEEEEEEE ….puis, plus rien.
Parfois, le matin, alors que je suis encore au lit, une voix distinguée et féminine se fait entendre, me suggérant hâtivement d’acheter des objets dont j’ignorais jusqu’à ce jour l’existence. Il semble également impératif de faire changer ou de laver les fenêtres de la maison, de répondre de ma condition de citoyenne consommatrice, à l’aide d’un questionnaire intrusif et, tutti quanti !
De façon générale, j’éprouve beaucoup de respect pour ces petites boîtes vocales, à l’exception de la mienne. Elle fait pourtant office de colocataire entartrée dans mes habitudes.
Grâce à elle, je planifie mes rendez-vous comme celui de mon nouveau client musulman.
Hier, j’ai d’ailleurs reçu celui-ci à mon bureau, pour une séance de relaxation.
Chez moi, les accommodements raisonnables se négocient dans l’intimité.
Loin de vouloir interrompre mon long soliloque et, curieuse d’escalader plus rapidement les façades de l’inédit, je choisis souvent l’humour comme filet d’acrobate. Ainsi sécurisée, je poursuis aisément mes travaux intérieurs.
Ce soir-là, avant de pénétrer dans le local ou j’ai laissé mon client se déshabiller, il me vient à l’esprit la curieuse fantaisie de m’être transformée en fée clochettes s’approchant doucement d’une grande fleur. En bas, quelques fourmis déjeunent. Dissimulée dans mon jardin de laitue, je voltige et me pose en catimini sur chaque brin d’herbe. L’horizon trop immense, de mon point de vue, devient flou et de couleur turquoise. Je suis une rêveuse chronique qui s’évertue à tisser un lien entre mon imaginaire et la peau des gens.
Je me place maintenant en état de vacuité, me centre en respirant et en m’étirant. Je suis maintenant disposée à rejoindre mon client après avoir frappé délicatement à la porte.
Je l’aperçois alors nu comme un vers, installé sur le ventre et allongé sur la table.
Celle-ci est positionnée de telle sorte qu’elle me procure une vue en contre-plongée du derrière sculptural présent. Non pas que cette situation me choque mais je capte bien son message… Cet Apollon, dans son attirail suggestif, ne demande qu’à exploser tel un kamikaze.
-Je me suis mis à l’aise, dit-il.
Plutôt que de lui recommander de se glisser sous le drap, je décide d’aborder cette heure avec une pointe de défi. Il devra comprendre que je suis immunisée, du moins en apparence, contre ses attentes mais accepte de l’amener à la détente, en jouant un refrain qu’il ne connait pas encore.
Suivant les conseils judicieux de mon complice et vieil ami Marc-André, je demeure zen, comme d’habitude, malgré mon célibat tétanique, de longue durée.
Voici concrètement le stéréotype de mon homme parfait.L’allure racée, des cheveux couleur d’ébène, bien coupés, la peau blanche, un regard trahissant une grande intelligence et sensibilité, des lèvres suaves et exotiques …6’3″, la quarantaine luxuriante, parfumée d’un de cet élixir extatique, de grands doigts à faire frémir.
OUF et RE-OUF !
Pour me protéger afin de conserver ma concentration déjà en lambeaux, je m’enquière immédiatement de ses enfants.
Il ne sait pas que je suis informée de l’existence de sa progéniture. Pourtant, j’ai trouvé son numéro personnel, ostracisé volontairement par lui lors du bilan de santé de la première rencontre.
Sécurité oblige et tranquillité d’esprit souhaitée contre toutes circonstances malencontreuses, j’ai appelé pour vérification. En d’autres cas, j’aurais refusé une deuxième rencontre mais, ma fascination me fait déroger à mon sévère protocole.
Une voix de toute petite fille m’a répondu. Mission accomplie, je connais son lieu de résidence et possède les données nécessaires expliquant ces espoirs prévisibles.
Il est de nouveau chez moi, bien que je sois parfaitement consciente de la lourdeur de cette situation que j’ai engendrée.
Il n’est pas très éloquent sur le sujet abordé…A l’ instant même, il désire manifestement oublier sa condition civile.
Pour enchaîner sur mes propos et, lorsque je touche enfin de mes paumes son dos à l’épiderme fin, il me soupire qu’il s’ennuyait de mes mains. Au fond de moi, je reçois en rafale, cette marée sonore, comme un appel à quitter le port. J’entends des pas marchant sur la houle. C’est le début d’autrefois, lorsque cet homme se sentait libre.
Aye ! Je me démène vaillamment sur un terrain miné par une sourde et profonde sensualité.
- Paule…opte plutôt pour la machine thérapeutique que tu représentes et concocte-lui une danse tactile de derviche tourneur… Me dis-je. – Après tout, tu dois te sortir seule de ce pétrin.
Je m’exécute illico presto, envahie par une frénésie d’adolescente, tout en respectant extérieurement, la lenteur d’un massage qui débute. Au-delà du silence, cet homme m’accapare entre deux ricochets de vie. Violente, cette tarentule d’ivoire passionnée m’attend, les membres raidis. J’étouffe tranquillement et contemple cette hallucinée que je suis devenue.
Durant toute cette improvisation, de nombreux spasmes agite son corps.
-Je vous suis bien, murmure-t-il. Mais que suit-il au juste…une chorégraphie nuptiale qu’il visionne dans son kaléidoscope ?
Je transpire abondamment et planifie d’alterner rapidité et langueur, fortes pressions et effleurements, tout en demeurant efficace et dans l’espoir candide de déprogrammer rapidement l’amygdale de son cerveau. Avec une virgule suivant chacune de mes pensées, je me soucie de ses moindres gestes et des miens.
Je souhaite ardemment, sans me l’avouer complètement, l’amener dans cette contrée sans retour possible. L’idéal apparaît devant moi, l’apothéose de l’existence, d’où personne ne revient semblable à hier. Cette minute folle et dure qui ne se partage qu’à deux.
Le soleil greffé aux mains, je force son imaginaire. Mon être se crispe. Je suis une louve qui ne connaît plus la ville et qui se braque dans sa tanière.
On m’exige d’être un bloc de granit, je suis maintenant aussi différente que mille femmes rassemblées. J’accepte cet instant obscur et haletant comme poussière d’étoiles sur ma solitude. De telles œuvres seraient inexistantes si quelqu’un m’aimait. Ce soir, je soulève le voile de mes convenances en regardant ce rôle de putain que j’ai endossé et qui déjoue l’absence.
Une femme légère qui danserait une valse pourpre, des rides plein les souliers. Ce dédale louvoyant ne bousculera pas vraiment l’ordre cosmique. Je reluque simplement l’amour avec mes ailes brûlées et j’offre mon âme en chamaille, foudroyante par ce trop plein qui l’occupe.
Je finirai un jour par griffer à mort le prochain client, semblable à cet homme que je ne veux d’ailleurs plus jamais revoir.
La coda s’annonce sauvage et subtile à la fois. Mon propos est savamment dosé, minutieux et intense.
Après 60 minutes de cet exercice échevelé, je lui suggère maintenant de se tourner sur le dos et prépare, tel un noble toréador, la minuscule serviette que j’ai agrippée afin de lui jeter subrepticement sur son sexe rigide comme l’acier.
J’entame les manœuvres de relaxation cervicale, habile comme une amante, comme une guerrière au combat. Ensuite, je dépose une main sur son front, l’autre sur son cœur. J’attends. Le lien énergétique se tisse. Le flux est dense, l’agitation très grande.
Nous sommes indiciblement seuls, lui et moi, rien ne sert de mettre tout à sac et à sang. Dans ce havre distinct ou nous immortalisons le désir terrestre, je mêle le bleu de l’intellect au courant écarlate qui unit mes deux mains. Le pouls décélère.
A présent, le blanc crée une trajectoire qui amplifie lentement mais sûrement entre sa tête et sa poitrine. Je transmets des évidences vibratoires pour le subconscient que la rationalité n’admet et, ne comprend pas. La polarité est une technique très ancienne qui réaligne ce que l’on nomme les chakras.
L’homme dérive un peu plus, s’abandonne complètement. Il s’est calmé, presqu’endormi. Je conserve une main sur le plexus solaire et dépose l’autre sur la jambe droite. Je reviens au cœur, retourne à la jambe gauche et ainsi de suite. Je balaie toutes les parties de son être en m’enracinant à la terre mère pour ne servir que de transition entre l’univers et l’homme.
Cette méthode presque statique nécessite surtout l’usage intuitif du thérapeute. Les doigts scrutent et détectent les blocages potentiels et la main posée sur le cœur polarise celui-ci. Cet organe vital fera le travail d’unification énergétique entre toutes les régions du corps.
L’homme ouvre les yeux. Il a bien capté les étapes du processus et me remercie.
Je le laisse seul se détendre quelques minutes pour ensuite l’inviter à me rejoindre à mon bureau, dans la pièce voisine, afin de partager ses commentaires.
Lorsqu’il me rejoint, il semble assez perturbé par ce que nous venons de vivre. Hâtivement, il me paie et quitte les lieux en me serrant la main nerveusement.
Nous avons dynamité la routine de nos vies respectives, Vénus et Mars cachés ensembles quelque part à Montréal.
Dans ce royaume des croyances, j’ai vécu longtemps, une paille dans l’œil, près du bourreau. Le bien et le mal nourrissaient le superflu. Ce soir, les confins de mon éducation ont été repoussés. Cet étrange voyage sédentaire me laisse préoccupée par un songe, celui d’aimer un homme. Peut-être mourrai-je sans avoir connu l’amour profond.
Mon journal de bord sentimental est bien triste et je suis encore debout au milieu d’un parc gelé. J’apprends le détachement et nuance ce vide par la création artistique sous toutes ses formes.
Ma clientèle triée sur le volet est fidèle et reconnaissante de mes bons services, qui, hormis ce soir, respectent à la lettre le code déontologique.
Après son départ et comme c’est le dernier client de la soirée, je ramasse à la hâte mon maillot de bain et cours à la piscine.
Mon corps bouillant trouve refuge dans cette eau réconfortante et fraîche.
Pendant ce temps, à la maison, mon répondeur ingénieux m’attend avec ses trouvailles.
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