La folie

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Ce jour-là, Geneviève quitte le bureau de sa thérapeute où elle vient tout juste de recevoir un long massage.

Cette fois, en tentant  de jouer  encore avec la solitude, elle se fera happer insidieusement dans un grand typhon, qui l’allongera finalement, sous le tourment de l’idiot.

Dans la rue, des corridors tapissés de gens, de grandes  séquences vertes, clignotent en rafale sous son nez. Et puis, à l’embrasure d’une porte entrebaillée d’un restaurant, son ami. Que fait-elle là, cette obsession utopique, sortie tout droit de la candeur? Sans façons, Fabien agrippe Geneviève. Comment fuir ce monde éclaté? L’ombre nuancée n’est qu’une illusion. Ce suicidé qu’elle a aimé n’existe plus.

Les gens louvoient parfois en haute mer, le passé les enchaînant alors à errer éternellement. Prisonniers de leurs gueules, d’un songe, jusqu’au fond d’un parc gelé.

La jeune femme décide justement de s’y rendre, après être passée rapidement chez elle. Tout  l’après-midi, cet étranger qu’elle repère et observe, reproduit en silence et, sans le savoir, une scène bien connue. Le coeur anguleux, Geneviève écume le temps. La journée est glaciale et bonne. Les passants sourient facilement, tout en sacrant contre le froid. La nature, sous le soleil de décembre, est mémorable.

Excessivement félin, presque féminin, magnétique sans explications, peut-être un peu fade, l’homme scruté à son insu, apprivoise rapidement Geneviève . Un journal posé sur le banc, à côté de lui, remue fébrilement ses pages.
Dénuée de toute subtilité, planquée debout comme une petite fille curieuse, au beau milieu des végétaux endormis, Geneviève est accompagnée de son chaton ridicule et laid, si tendre pour elle.

Quelques instants s’effacent. Main longue, mystique et finement gantée, une femme a rejoint l’étranger. Belle… belle…très belle, elle se penche à son cou tandis qu’il se lève. Ils partent ensembles, en marchant précautionneusement pour ne pas glisser sur la neige qui crisse. L’homme semble absent, envoûté.

Le vide, immense, creux. La chatte, innocente et vive cabriole autour des flocons. Geneviève la soulève puis l’enfonce dans sa poche de manteau. Elle quitte le parc pour retourner  à la maison.

Il y a tant de vaisselle dans l’évier qu’elle casse plusieurs assiettes, passionnément. Assouvie, elle ouvre ensuite la porte du frigo afin d’y croquer quelques piments forts et avaler une large gorgée d’eau-de-vie, versée grossièrement au fond d’un verre de carton. Sur son menton, une larme a glissé.  Elle ne sait pas très bien pourquoi. Est-ce ce feu à l’estomac qui lui occupe l’esprit ou simplement la lassitude d’exister?

Les livres ouverts ont déjà été lus. La tempête de neige accentue son crescendo en enfermant Geneviève, avec rage,  dans le décor intime de celle-ci. La télévision crie à tue-tête. Cela permet d’engourdir la vie. Résultat; après avoir avalé deux cachets d’aspirine, elle se blottie sous les draps. Il est dix-sept heures. Le jour décline  devant ses paupières obstinément ouvertes et fixes. La clarté lui tiendra encore un peu compagnie puisque sa chatte dort. Mais voilà, le soleil entre chez lui, comme tous les travailleurs.

La panique se manifeste subitement en installant son malaise et sa besogne affligeante. D’abord par les membres, raidis comme des troncs d’arbres. Geneviève bondit hors de sa chambre, sans doute par peur d’une paralysie totale.

Il est onze heures du soir. – Impossible, se dit-elle. Son ouïe s’attarde maintenant aux gouttes qui tombent sur les bardeaux du toit. La neige a donc laissé place à tout ce fracas?  - Ce n’est pas le printemps, se répète-t-elle à intervalle régulier. Il lui semble entendre des hurlements confus, entremêlés à l’eau qui percussionne sans trêve. De plus, la tuyauterie vétuste de l’établissement se met à chuinter lamentablement, autre instrument de cette symphonie pathétique.

Geneviève vérifie toutes les fenêtres, déjà bien fermées et, se dirige vers le salon afin d’arrêter le pendulier de l’horloge, au-dessus du piano, car il ponctue étrangement le temps, au même rythme que la pluie !

En s’étirant le bras, son coude heurte le métronome qui entame sa coda dans un tintamarre cinglant. Un sursaut la fait trébucher en se frappant le pied contre la patte du banc.

Elle tombe lourdement par terre, la figure en premier. Quand elle relève les épaules d’entre ses deux paumes engourdies, une découverte ahurissante l’attend.

Ce n’est plus un plancher de bois mais un miroir démesuré qui s’étale comme une patinoire sans frontières, les murs ayant disparu. En un déclic mental fulgurant, Geneviève amorce le compte à rebours des événements récents. S’assenant un coup de poing violent au front, la douleur confirme l’état d’éveil puis, sonnée, elle s’assied sur un vieux fauteuil. Elle n’a pas cessé de réfléchir lorsque la nuit lui darde enfin en plein coeur sa profondeur insolite, sa torpeur innommable.

Ne trouvant pas de déduction logique à cette nouvelle réalité, elle se plie en deux, secouée sous les chocs de  cris hilares. Geignant comme une bête blessée, elle décide illico presto d’ouvrir le coffre en cèdre, chausse ses patins immaculés et commence une danse lente, les doigts levés pointant vers le ciel dans une gestuelle de maestro.

Si quelqu’un était passé par là, il n’aurait rien remarqué puisqu’en fait, le silence règnait. Il n’y eut jamais de glace ni de valse triste sinon que pour Geneviève. Si quelqu’un était passé là, par hasard, il aurait simplement aperçu un terrain vague où jadis s’érigeait la maison de Geneviève.

La certitude du doute

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La certitude du doute c’est de ne pas arriver à choisir entre la dénonciation du capitalisme ou la mauvaise foi, cette dernière étant le luxe suprême du bien nanti.

Du fond de mon gosier gavé, quelques vérités borborygment; mes vérités. Si toutes ces sociétés mourantes nous émeuvent, l’évolution planétaire n’est qu’un processus inéluctable avec ou sans nous. Je ne milite pas, ne composte pas mais récupère dans mon bac tous mes petits contenants, biodégradables comme moi, qui finirai aussi recyclée en terre, ou petite partie d’un gadget scientifique du futur.

Nous sommes tous biodégradables , frères et soeurs, coupables par principes névrotiques ou, victimes à la gueule maigre et triste, selon le continent habité.

Ici; malaise devant ces femmes arabes et leur burqa que l’on souhaiterait au moins en latex, transparente ou griffée. Malaise devant les intellectuels prétentieux et dérangeants qui scalpent certaines situations politiques avec délectation et, à coup de mots stupreux. République, démocratie, monarchie, idiotie des autres, la faute est toujours extérieure.

Nous partirons les pieds devant, à moins de s’éclater les molécules, une bombe ceinturée autour du cul.

Mes conseils face à ce compte à rebours sont gratuits. Continuez à vous baiser, au sens propre et figuré. Continuez à manger santé et à faire de l’exercice pour vivre longtemps, même avec l’alzeihmer et endettés. Continuer à brailler ou à vous taire petites fourmis. La planète saura bien tourner sans nous.

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Ta famille est morte

Voici enfin ta liberté si convoitée.

Elle est là, toute nue, nouvelle et offerte.

A trop l’avoir espérée, tu es ni gai, ni triste.

C’était tellement plus chic de te croire Borduas.

D’errer d’époque en époque, avec ton faux pinceau.

Imaginer l’immortalité, ta douce amante

Certain qu’elle t’aimerait toujours.

Alors que ton visage est maintenant une limace,

Tes jours pâles comme la vieille d’en face,

Tu sens le vent imperturbable heurter ta peau.

Désemparé par tant de mollesse et de lenteur en toi,

Par tes merveilleux délires, troués par l’abandon

Tu iras désormais où se tiennent les colombes, au bord des tombes

Oubliant même ton vice, tout ce bleu du ciel qui te sauva jadis.

La folie comme conclusion ou l’amour comme création

Observer le tableau posé devant soi, la carapace est blindée ou la faille trop grande?

Soupeser chaque jour l’élan de l’autre,

M’abîmerai-je dans cette mort trop vive, venue du passé?

Cet âme peut-elle être mon alliée?

Douter puis avoir confiance

Tout en continuant à vivre sur un chemin peu fréquenté, le bonheur simple d’exister.

Encore attendre, le dire et le redire, pour s’offrir sans détours, consciente d’être naïve, afin de provoquer peut-être la possible fumisterie, le cambriolage intime et ultime, survenus plus tard et autrement

Dire ce que l’on tait normalement

Déstabiliser la quête, la devancer

comme un kamikaze prêt à l’erreur fatale dans la solitude

Ne pas forcer mais glisser au fond de soi en débordant parfois du rythme logique, du cadre imposé

Entendre le mode d’emploi, vouloir passer à côté mais résister à cette envie,

Tenter de savoir même dans le sommeil

S’appliquer à cet exercice pendant des jours et des nuits

Intensifier le questionnement jusqu’à son paroxysme

S’épuiser pour pouvoir enfin lâcher les amarres

Pour que le sens de cette aventure surgisse enfin, épuré

Plantée là, en pleine réalité, comme un glaive implacable de

folie ou d’amour ?

Feuille de route

Cible d’un tourment d’acier, je suis tombée à Babylone, un vent fou me poussant.
Puis, abruptement, j’ai détruit la muraille, en reniant ma quête.
A présent, mon visage n’est plus qu’une balafre d’où émerge l’âge mur.

Qu’il marche cet amer pas.
Même lorsqu’il piétine, je m’en balance.
La voie est sombre, parsemée de cendres.
De cette blessure profonde, j’ai retenu la haine, appris ce qu’est le temps pour un vieillard.

Il aurait fallu régurgiter tous ces maux, en brodant les lendemains de mes ancêtres.
Il m’aurait fallu un gourou mais, la force me suffit, cette ineffable amie.

Au creux de cette marée cinglante comme ventre d’océan,
pour célébrer cet appel qui survit,
cette présence qui tangue sur la houle et cuivre ma peau d’âme,
j’ai empoigné à chaque fois mon arme, forgée à même mes syllabes, convaincu mon complice le courage, et, j’ai rejoint mon pays, sachant très bien que je reviendrais demain.

Là-bas, le ciel retrouve sa nudité, plus personne ne rompt la vie en moi et le soleil rugit enfin sans heures.
Après tant d’ingénues tortures, tu m’attends hymne d’extase, flambeau autre que de pacotilles, sueur parfumée d’amour, espoir qui culmine.

Des échos de ton roc me parviennent, parfaits, étincelants.
Tu es l’extrémité possible, ce désordre absolu sur la fin de ma route,
cet être inventé qui, aujourd’hui, pourra exister.

Pierre

Il eut un sourire tordu.
Son palais saturé venait tout juste de goûter à cet immonde gâteau au bluff.
Pierre quittait un long baisouillage dînatoire et, son invitée de marque, la cruauté, déguisée en promesse .
L’homme monologuait la bouche pleine de cloportes, faisait gicler au fond de sa tête, de lourdes rasades-tornades, de folles vagues d’eau claires, histoire de soûler sa détresse, de rendre vives ses lèvres, abandonnées bien avant lui au mutisme.
Bientôt, il projeta une énorme vomissure vers le ciel, tout ce bleu qui, jadis l’avait sauvé. La table dressée devant la conscience humaine, redeviendrait immense par son dessus libéré et, l’esprit du client, réinvesti en pleine réalité.

Il mourait par sa mère. Cette tarentule qui lui avait transmis des valeurs disparues.
Il ne voulait plus griffonner des images d’attente fébrile sur des cartons d’allumettes, sur des serviettes de table, salies par d’autres, parfois même sur le bord de sa chemise qu’il réajustait ensuite, à l’intérieur de son pantalon.
Il ne voulait plus de sa timidité imbécile, de ces rencontres fantasques, de cet espoir d’un monde meilleur, aperçu sur écran d’ordinateur.

Pierre saisit alors l’arme ultime. Comme par opposition à sa sempiternelle douceur, il devint l’amant furibond d’une nouvelle croyance.
Tandis que les lâches s’agitaient le mensonge, gros comme le bras, Pierre joua de son tire-pois, celui qu’il avait reçu en cadeau, pour ses huit ans. Quelques têtes éclatèrent.
Il eut un sourire tordu.
Ensuite, il prit un pistolet, l’appuya sur sa tempe et tira.
Tout est fini.
La ville bruyante s’en fiche éperdument pendant que les pissenlits poussent dans les fentes du trottoir.

Et si c’était vrai?

La fourmi humaine réfléchit.
Elle est posée là, devant la société qui surveille sa propre mort.
Devant notre époque factice, plastique, bio, virtuelle, cancérigène, business, technologique et, de grande solitude, l’anonyme s’est inventée un nouveau défi.

Elle ne fera pas de révolution.
Elle a voulu ratisser largement, pendant qu’il en est encore temps.

Je m’appliquerai plutôt à te faire jouir.
Je serai l’ambassadrice de ces promesses faites en silence, de cette obsession gravée en nous, celle d’évoluer, de s’améliorer par l’acte d’aimer sincèrement.

Tu seras le Phébus de mes chef-d’oeuvres intérieurs, aspirés vers l’extérieur, décapsulés par notre mémoire, enfin scalpée.
Tu me voudras jusqu’à ta fin et celle-ci reviendra chaque jour, inlassablement.
Alors,tu ne pourras plus m’absoudre, pendant que mon sexe chaud se greffera lentement à ton ADN. À travers cette célébration infiniment profonde, tu ne perdras jamais de vue ta propre existence, demeurant entier, libre de rêver comme avant. Il y aura simplement ce reflet de moi qui t’effleurera dans le miroir lorsque tu t’y regarderas.

Nous nous habituerons à ce manège intime et, le temps passera. Tu me feras des rages de bonheur, au petit déjeûner, et des cafés pour deux. Je tournerai pour la millième fois, les pages du journal froissé, les relirai et constaterai l’ampleur de nos victoires.
Je voudrai m’éloigner mais, soudée à ce bonheur nouveau, ton embrun me soûlera comme avant, pendant que tes idées me propulseront vers l’inconnu. Quant aux miennes, elles t’inspireront à réinventer notre vie commune, ton talent et ta vitalité. Nos défauts deviendront également plus subtils, moins blessants.

Sans plus aucun goût de vivre pendant la dernière traversée, mon âme sectionnée et, finalement remise en place, m’a révélé dans mes songes qu’il fallait cesser de pardonner et commencer à vivre, à présent. Je t’ai imaginé comme une planète différente de la mienne et ce que je découvre maintenant est encore plus étonnant.

Le lion portugais

Ce lion portugais est capable de grandeur d’âme, surtout lorsqu’il est amoureux. C’est pourquoi, il cherche quelqu’un d’aussi royal que lui. Il a besoin d’être aussi fier de sa partenaire que de lui-même.

Personne ne bat cet homme quand il s’agit de vivre une vie d’absolu et de vitalité.

Si je rêve d’un être que je pourrais respecter, le voici.

Il n’est pas n’importe qui, après tout. Il est la contradiction vivante du vieux proverbe qui dit que la nuit, tous les chats sont gris. Il est lui-même, unique et exceptionnel.

Il est parti de l’autre côté de l’océan. Il a dormi longtemps, comme un félin, mangé, pêché avec ses amis. Il est revenu ce soir pour me parler, me dire que je suis belle et que je lui manque. Cinq minutes toutes simples, auront suffi à alimenter cette fable naissante.

Ce natif de l’été, fils du soleil, attend d’être gâté, choyé et admiré. Ses élans amoureux seront dignes des meilleures pièces de théâtre, jamais créées dans toute l’histoire de la littérature.

Moi, fille de la lune, imprévisible et créative, très lente ou très rapide selon mon humeur, je peux accomplir de grandes choses, surtout dans l’obscurité et, si on m’en laisse la liberté. L’homme a compris.

Il me faut un refuge, une forteresse lorsque mon besoin de solitude est pressant, mon imagination et mon inspiration me commandent de créer. Insécure et de nature tourmentée, l’affection des autres m’est importante. L’homme que j’ai connu a beaucoup de cœur et de sincérité, il me comblera et m’acceptera avec mes caprices d’artiste. Il me l’a dit, l’autre soir et, pour me faire plaisir, en charmant gentleman, m’a proposé de choisir ce que je voulais faire.

J’ai souri car, son intelligence me plaît.

Et puisque l’astrologie chinoise m’a fait « rat », ce petit rongeur peut-il aimer un « boeuf»? Bien que le rat soit un amant idéal et fidèle, il est souvent malheureux en amour, par peur de perdre sa liberté. Pour le séduire, il faut l’étonner, le surprendre, l’éblouir, être drôle, insolite, intelligent,mystérieux et, flatter son goût pour les secrets. Si on le déçoit, il condamne et oublie. Il repart en voyage, en quête d’une nouvelle aventure. Quant au boeuf-lion, il faudra le sortir de son austérité apparente et le chatouiller souvent. Il n’en sera que plus reconnaissant envers sa partenaire et s’attachera à elle, profondément.

Rencontre internet

Après quelques années de pérégrination en pleine solitude et, suite au départ de la dernière figure parentale de mon enfance, mon père chéri, j’ai décidé de m’inscrire à un site de rencontre web.
J’y remplis consciencieusement ma fiche descriptive et n’attends pas plus d’une heure avant qu’affluent les demandes masculines. Je « tchat » frénétiquement mais, de manière sélective. En éliminant massivement les propositions croustillantes à saveur génitale, un premier rendez-vous galant se pointe rapidement aux premières loges, prévu pour le lendemain.
C’est un ingénieur divorcé avec deux enfants de 4 ans et 2 ans. Le souper est agréable. Le vin coule à flot et les langues se délient. Luc est un être sensible, brillant et doté d’une grande tendresse. Je n’éprouve pourtant aucune attirance physique pour lui, malgré tous les scénarii compensatoires que j’invente, poussant l’extrême vers ses limites. Son corps, si bien emballé de chair molle, me fait penser à une bouteille vide de cognac, laissée pour compte sur la tablette. J’ai beau débattre intérieurement du concept des apparences et de la notion de superficialité, ce sera donc et malheureusement improbable d’établir avec lui un lien, autre qu’amical. En lui expliquant délicatement ma triste conclusion reliée à ce manque d’attirance physique, je repars chez moi, en emportant quand même dans mon sac, sa carte d’affaires et, une vague déception.
Quatre jours se sont écoulés et mes démarches sentimentales me propulsent vers une autre rencontre du troisième type. Cette fois, l’homme observé sur caméra vidéo, lors de notre conversation internet, provoque une hécatombe hormonale au fond de mon amas moléculaire que je croyais endormi et presque moribond. Je souris béatement, divague au clavier, fait rire mon interlocuteur tellement sexy, afin de transformer cette manœuvre intense en nouveau rendez-vous.
Même procédé, même tableau que le précédent. Lorsque Denis descend de son auto pour venir me saluer, j’éprouve cette fois, l’étrange sensation qu’il lui manque une dimension, la substance solide qui forge un être normalement constitué…comme si à mes côtés, marchait un homme… en carton pâte. J’évacue immédiatement cette perception énergétique, surgie sans doute de ma longue pratique de chercheure en neuropsychologie.
Fine cuisine, portion lilliputienne déposée artistiquement et comme il se doit dans mon assiette, alcool raffiné, mots soupesés et prononcés à travers un large sourire, afin d’instaurer la confiance, exactement comme l’animal le fait lorsqu’il exhibe les dents. Des phrases multiples et en vrac sont mémorisées dans mon disque dur, pour analyse subséquente. L’individu me plaît dans son ensemble et, je ne suis pas déçue de son propos, sincère et éloquent.
Le repas terminé, nous décidons de nous réfugier ailleurs, un endroit où l’air climatisé gommerait les 45 degrés caniculaires qui encerclent Montréal.
Intrigué par ma profession, je propose à Denis d’aller visiter le laboratoire privé où je travaille et, dont je suis propriétaire. Un saut furtif lui permettra subrepticement de plonger dans ma passion profonde, la recherche scientifique. Son beau visage timide s’illumine comme celui d’un enfant. Je crois qu’il en avait très envie mais, n’osait pas me le demander.
Le trajet est bref. Nous sommes déjà rendus devant la porte des vastes locaux, déverrouillée à l’aide de ma carte magnétique.
Certes, ces lieux résident à des années-lumière du paysage classique prévu pour de futurs amoureux. Ici, la quincaillerie relève plutôt de la science-fiction. Pourtant, le silence et l’aseptisation générale risquent, avec un peu de chance, de suggérer à mon compagnon, que je devine excessivement créatif, une mise en scène folle, une débâcle de cris, sueur et jouissance ineffables.
Mes attentes sont vaines. Cette visite s’éternise, à mon insu. Denis se transforme en une machine accablante. Ses questions élaborées et lancées en rafale témoignent d’une grande et probable connaissance médicale. Tous azimuts et sûrement à cause des relents d’alcool du souper, il me parle de son fils autiste, de sa fille gaie, d’expériences échangistes lors des derniers balbutiements de son mariage…Puis, vient la confidence de cette maladie inflammatoire chronique dont il souffre, le psoriasis. Me voilà devant un sujet intéressant, un cobaye à la portée de main et, enfermé dans mon hâvre…
Je réfléchis. Le postulat de départ est que le psoriasis est une affection cutanée en partie génétique mais également psychosomatique. Le malade développe une double cuirasse de peau pour se protéger des stimuli sensoriels cutanés que son inconscient perçoit comme agressifs, reliquat d’un œdipe mal résolu.
Ma stratégie, élaborée dans un éclair de génie, ne demande qu’à être exécutée…
J’ai l’intention de saturer ses récepteurs neurosensoriels cutanés jusqu’à déprogrammation complète de son cerveau malade. Si j’y parviens, les signaux perçus seront inversés et transformés en input agréable au niveau de son cortex préfrontal. Simple comme l’œuf de Christophe Colomb…Bien que cette prémisse soit majeure, la mineure aussi devra être exécutée sous observation étroite et rigueur absolue. La conclusion espérée constitue l’argument de poids pour persuader Denis de s’abandonner à une telle et impromptue expérience. Il pourra enfin et définitivement se libérer de l’absorption d’acide salicylique et d’étanercept. Il s’est mis à trembler en m’écoutant mais, se dit prêt à tout pour ne plus jouer au petit Chaperon Rouge et continuer à semer ses squames de peau derrière lui, partout où il passe.
Salivant en rêvant à mon futur prix Nobel et, devant la surprenante disponibilité de l’homme, j’invite celui-ci au fond du laboratoire. C’est là où je lui propose de le submerger dans un immense bassin, ceinturé d’acier et rempli d’un mélange d’huiles essentielles, reconnues comme très efficaces pour le relâchement du système musculaire. Après quelques instants de réconfort verbal, je lui installe des électrodes reliées à la symphyse pubienne ainsi qu’au plexus solaire. L’IRM et l’enregistrement encéphalographique toujours actifs seront garants de l’évolution du processus.
Dès le début de l’expérience, l’atteinte de la mémoire antégrade est observée… Denis se contorsionne et ne semble plus me reconnaître…sa confusion voudrait s’exprimer haut et fort mais il est devenu aphone et l’affabulation dont il est victime se traduit par de grands gestes loufoques. Ses reins se cambrent et ses organes génitaux jaillissent hors du liquide blanchâtre, qui aurait dû le calmer. Il sourit de façon orgasmique, les yeux vitreux… L’IRM affiche une hyperactivité excessive du noyau ventro-médian de l’hypothalamus. Quelques instants s’achèvent et l’EEG fait maintenant état d’un sommeil paradoxal accompagné d’un nystagmus et de l’atonie musculaire quasi-totale du corps, celle-ci étant normalement présente lors de cette phase. Ses organes pelviens se sont dilatés, il est en érection. Son éjaculation ne tarde pas à se manifester de façon grandiloquente. Il a retrouvé la voix et hurle comme une valkyrie.
Je me cramponne à l’équipement médical pour ne pas manquer un iota des conclusions imminentes. Ressortant alors de sa torpeur, il me remarque et, comme un fauve affolé, saisit ma bouche et ma chair à pleines mains et de toutes ses forces, à travers des soubresauts violents. Les électrodes sont sectionnées d’un seul coup, ce qui a pour effet de stopper abruptement toutes les observations essentielles et ultérieures de mon expérience.
A présent, Denis m’embrasse lascivement, comme Adam devait le faire avec Ève. Il sourit à nouveau, il a l’air hagard. J’arrive à me défaire de son emprise, sans aucune réticence de sa part. Il se retourne maintenant vers la chaise où sont déposés ses vêtements, s’en couvre le corps, les réajuste parfaitement et, quitte le laboratoire, sans se retourner ni prononcer une seule syllabe.
Quelques jours plus tard et, excessivement frustrée de ne pas avoir pu compiler mes observations de façon concluante, je suis retournée vagabonder sur le site de rencontres, ai retrouvé sa fiche et ses nouvelles photos.
Sa peau est totalement blanchie et immaculée mais, une étampe diagonale d’apposée dessus, limite mon analyse. J’agrandis l’image et totalement estomaquée, je lis cette notification… La direction du réseau avise d’urgence ses membres, de fournir à la police, tous les renseignements pertinents, concernant cet individu, recherché activement, pour une trentaine d’agressions sexuelles, commises la semaine dernière…

Un horizon aux têtes de femmes et d’hommes inconnus

Tant d’écrivains, d’humoristes et de philosophes nous ont habitués à considérer, d’un œil moins distrait, chaque poil de notre corps.

On nous a rendus plus tendres pour ce qui ne meurt pas.

Nous avons donc sagement rangé à la poubelle toutes sortes d’objets car, cinq ans sont devenus un siècle et, nous ne voulons plus voir les roses faner.

Nos jeunes rires, se sont retrouvés au fond de l’immense tabernacle , autrefois dédié à Jésus, lui aussi, devenu dément.

Je m’endors ensuite.

Au matin, les mêmes magasins aux paupières de putes, les mêmes gouvernements corrompus et dévastateurs, la colère populaire qui gronde, le même web épique qui mouline ma torpeur, m’instruit et calibre de nouveaux espoirs pour la planète.

J’ai déposé le surplus de ma vie entre les mains de ma main, et devant cette audace inutile de transcrire une partie de mon âme en mots, j’ai planté devant mon regard, un horizon aux têtes de femmes et d’hommes inconnus, des pages humaines, pas encore écrites, pour accompagner ma survie en ces temps modernes.

le tribalisme

Voilà un siècle, Big Brother s’est présenté à nous comme un étranger redoutable. Même un touriste qui s’éternise en la demeure peut devenir un membre du clan, s’il apprend habilement les règles du jeu.

Alors M. Big s’est installé, mine de rien. Il s’est mis à réfléchir sur l’Occident,tout en demeurant statique. Il observait notre cadence, nos découvertes scientifiques et technologiques. Il nous regardait élire des hommes et quelques femmes de tête, emmurés dans l’establishment, d’autres qui furent des visionnaires devenus des tortionnaires. Puis arrivèrent des Obama, des Clinton et Sarkosy.

Brother prenait des notes et retournait se reposer car, en silence, il savait le jour proche. Afin de régner avec omnipotence, le temps serait son meilleur allié.

Il a réellement commencé à jouir lorsque la misère est devenue un commerce très lucratif. Du haut de son empire virtuel, le spectacle de Haiti le comblait.
Big a choisi le bon moment. Il s’est finalement vautré en s’affalant de long en large sur notre vacuité spirituelle, en nous modelant insidieusement sous un même modèle, ce que j’appellerais “la réalité abstraite”. Tous les moyens faciles furent récupérés. Mettre du miel sur les lèvres des grands penseurs, jouer en staccato toute publicité médiatique qui pourrait nous convaincre du bonheur contenu dans des objets neufs, prêts à être jetés.

Une même et sourde ambition nous rassemble maintenant, fuir le malheur, absolument. Plutôt travailler et butiner d’escalades dînatoires en sorties culturelles ou tout autre tralala ludique qui nous prouvent que nous sommes encore vivants.

Dans cette véritable perspective à long terme, mes cernes ne servent plus que d’apocryphe à une grippe saisonnière, très tendance, dont je me sers allègrement pour dissimuler mon malaise . Einstein ne disait-il pas que tout est relatif ? Alors se pourrait-il que cette société soit confortable pour d’autres ?

La femme vintage

Je suis venue au monde cinquante ans après que mon grand-père adolescent ait posé le pied en Amérique. De sa campagne pauvre de Pesaro, le soleil ne suffisait plus. Il avait le goût de l’aventure et de ce Klondike tant convoité.
Maintenant, livrée à moi-même après le départ de ses pionniers anonymes, dans ce Québec grandiloquent, je me fous, depuis peu, des horloges qui dictent diverses émotions, comme l’épatement ou le dégoût, la pitié, l’admiration ou, le désir sexuel rattaché à une image, à un assemblage d’os humains, enveloppé d’une peau bien lisse, à coups d’efforts et de chirurgie. En même temps, la peur atroce de vieillir et de crever toute seule me tenaille.
Je ne fais qu’observer les subtiles variations de mon corps soumis aux radicaux libres, à l’attraction terrestre et aux métamorphoses hormonales. Je peux pincer la peau de mon cou et constater, en catimini, l’abandon d’un super héro tant adulé, le collagène. Par contre, mes yeux sont devenus plus intenses et, j’ai cru remarqué ma plus grande habileté à plonger à l’intérieur des âmes.
Après toutes ces années, mon comportement aussi a changé, ainsi que celui des citoyens de Montréal.
Telle une fourmi pensive, je transcris ces constats sur l’ordinateur, ma plus récente étude sur le sujet… Une fois terminée, je serai encore plus éloignée de mon enfance et de tous mes paramètres, effondrés en une seule et courte année.
Il n’y a pas longtemps, on lisait sur ma carcasse une œuvre digne d’intérêt, semble-t-il. Ma beauté faisait tourner les têtes, me disait-on. A présent, bienfait de l’âge mûr, j’effleure les gens avec plus de profondeur, ils s’attardent d’avantage à ce que mon esprit peut leur raconter. Il faut dire que l’expérience m’a rendue plus hardie à transmettre mon point de vue et que mon charme s’est approfondi.
J’ai aussi noté qu’à présent, je pose un peu moins mon regard sur les gens, comme si celui-ci était gavé de cette quête de jeunesse éternelle, de l’obsession de la minceur de mes contemporains qui, paradoxalement, deviennent de plus en plus gros. La consommation à outrance est, selon moi, un rite de passage vers l’évolution de la conscience collective.
Pourquoi ne pas admettre que la vie est complexe, celle-ci s’en trouve alors simplifiée. Vouloir alimenter la passion, tout en demeurant confortable, est un mode d’emploi inusité pour atteindre le bonheur. Cette méthode n’a d’ailleurs pas remportée ici un vif succès, à en calculer le niveau élevé des suicides au Québec, justifié, il va sans dire, par d’autres constats philosophiques, empiriques ou sociologiques.
Pendant ce temps, à la Havane, à Cuba, on baise allègrement puisque c’est un des rares gestes permis. Les scènes de cul du quotidien, sans sueur, ni foutre, ni cris, ni saleté odorante et romantique n’existent pas. Mais de cela, dans mon coin de pays, personne n’en parle. Dans les publicités télévisées, on voudrait plutôt nous vendre des désodorisants cancérigènes et programmés pour parfumer l’intérieur de la maison, à intervalles réguliers. Sinon, je crois rêver en termes de décadence car, on suggère dans un commercial gouvernemental, de soutenir son ado dans sa réussite scolaire…Allô ! Où étais-tu passé maman ou papa pendant les études de ta progéniture ? L’état nous prend-il pour des cons ou les joyeux sbires géniteurs étaient réellement occupés par l’achat à crédit d’un nouveau mobilier de salon, en cuir blanc ?
Une personne qui éprouve autant de tourment que moi, sombre progressivement dans la colère et, est la parfaite candidate pour commettre un meurtre collectif ou, plus anodin, un suicide. Comme mirador, je garde plutôt en tête de rendre agréables les derniers jours de mon père de 100 ans. Quand je suis née, il avait mon âge d’aujourd’hui, cinquante printemps. Était-il courageux ou préoccupé par sa survie de fils d’immigré pauvre? Je ne pouvais pas percer ce mystère puisqu’il revenait à la maison trop tard, le soir. Du plus loin que je me souvienne, je me revois le repousser, avec toute la force de mes petits bras de quatre ans, lorsqu’il se penchait pour me serrer contre lui. Après tout, comment osait-il entrer ainsi dans ma bulle, cet étranger que j’ai mis des lustres à mieux connaître. Et puis, il y a aussi ma mère, à ses côtés, qui prononce quelques mots pour atténuer la situation. Il y a deux ans et demi qu’elle est morte. Elle m’a impérativement fait promettre, avant de partir à l’hôpital, sur son lit de mort, de ne pas oublier de préparer le gruau de mon père, à chaque matin. Toutes ces métaphores semblent primitives mais pourtant, elles recèlent l’infiniment grandiose de la tendresse imbibée à outrance de pudeur de cette génération éteinte. Cette équation fut longtemps le casse-tête de toute ma vie. Maintenant, je comprends.
Aujourd’hui, je me demande ce qui anime mon vieux géniteur pour avoir tant envie de rester parmi nous. Il est même devenu démonstratif, à l’occasion, et me dit fréquemment qu’il m’aime. Je tombe toujours de haut car, c’est une nouveauté dans ma dimension affective, empreinte du silence des mots mais, quand même remplie de gestes significatifs.
Hier soir, la dame de compagnie que j’ai engagée récemment pour veiller sur lui, m’a révélée des facettes cachées, à son sujet. Je vous présente ici un bref extrait de ce qu’on pourrait appeler de l’introversion extrême chez ces hommes d’une culture vétusque.
Elle ne cessait de me répéter la phrase qui justifiait en partie, le secret de sa longévité. « Qui me remplacera lorsque je n’y serai plus ? » Traduction : « Qui veillera sur mes enfants chéris ? » Dans sa tête paternel, il se rend bien compte, qu’étant célibataires, mon frère et moi, qui plus est, sommes désormais sans famille éloignée ou proche, nous serons livrés à nous-mêmes, après son départ. Un rapprochement qui ne m’était pas venu consciemment à l’esprit, étant habituée, depuis toujours, à me débrouiller toute seule dans la vie.. Voilà encore une manifestation d’amour enfouie profondément et avouée à une étrangère, comme un trop-plein que l’on déverse dans l’inconnu, pour ne pas se compromettre, au risque, peut-être de blesser ceux que l’on aime.
De cette manière, comme si j’avais payé les services d’un détective privé de l’âme, j’apprends à décortiquer les trésors d’amour qui se cachent derrière la dernière lueur qu’abritent ses prunelles.
La semaine dernière, il lui disait encore, à cette formidable femme aidante, en dînant, devant mon frère et, en mon absence, que je travaillais pour la voirie, ouvrière spécialisée dans le coulage de béton. Elle a fini par comprendre qu’en se moquant de moi, il tentait de valoriser la nourriture préparée par mon frère, en tournant en dérision les mets que je lui cuisine, qui, soit dit en passant, lui plaisent souvent. Ce qui veut dire, de façon plus universelle, que ces mots sibyllins ne sont que le témoignage d’un secret que l’on a peine à partager, le dévoiler serait contraire aux dictats de la religion catholique. La jouissance, voir le simple plaisir d’ouvrir son âme, peut frôler l’appartenance à un des sept péchés capitaux, acte à éviter, si l’on veut se réserver une place au paradis. La belle histoire…
Demain, j’irai voir ce phénomène qu’est mon père, comme j’ai l’habitude de le faire, plusieurs fois par semaine. Son sens de l’humour est désopilant. Il me chavire car, pour moi, il est à l’image du bonzaï, désormais seul sur terre, après avoir vécu la cacophonie des nombreux départs. Seuls points de références de ses vieux jours, mon frère et moi…la famille étant désormais réduite à sa plus simple expression, comme dit précédemment. Je crois fermement que ma mission de fille unique est de faire sourire mon père jusqu’à la fin, une tendre accolade, un mot grivois, une mimique clownesque, un baiser sonore…Tout ça est d’une simplicité désarmante et, à la fois, d’une douleur incommensurable. Le temps m’a rattrapée. J’ai pris conscience de l’éphémèrité des êtres. Bravo, mieux vaut tard que jamais.
Depuis l’écriture de ce texte, mon père est mort dans mes bras, le dimanche 3 avril 2011 , comme il le désirait, dans sa maison. Bon voyage papa, je t’aime très fort.

On s’endort comme des anges déchus


On s’endort comme des anges déchus.
On envoie du fric par internet pour oublier la misère.
On galvaude quelquefois l’essentiel, être vrai, car on a peur d’avoir peur.
Parfois, on minaude hypocritement sur le revenu annuel de chacun, preuve d’insertion sociale réussie.
On s’étourdit en voyageant.
On rénove notre domicile au lieu de réaménager notre âme.
On essaie de triompher face au temps qui nous vieillit quand même.
Il m’a fallu presqu’un demi-siècle pour comprendre un peu plus l’univers dans lequel je vis.
Je peux enfin partir en paix.

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l’amour

La tête haute, il s’extirpe toujours du déluge car, il est éternel.
Lorsqu’il passe, nous ne pouvons que le suivre du regard.
Indémodable, il défie toutes les tendances.
Indécrottable bohème, un bout de trottoir lui suffit.
Il y installe deux humains épris,
Plantés là, au beau milieu d’une métropole.
Les isole du reste de la planète,
et dessine sur leurs visages,
un sourire béat, des sourcils en accent circonflexe,
en leur soufflant des mots tendres à dire, des promesses.
Alors, l’amour est content.
Il sourit, lui aussi.
D’autres fois, l’amour voudrait hurler,
à trop longtemps observer l’univers qu’il a créé.
Il pleure en silence, réajuste son vieux chapeau.
Il continue son travail.
Part semer la vie dans le ventre d’une mère,
éclairer  d’une dernière lueur les yeux d’un mourant,
offrir un gîte à une femme battue, un repas à un mendiant.
L’amour est anonyme.
Ainsi, il peut réfléchir en paix.

Il était devant vous, ce midi.
Vous ne l’avez peut-être pas remarqué,
caché dans ce pain, fabriqué la nuit dernière
et que vous avez mangé distraitement.
L’amour possède une odeur bien à lui qui module à chaque saison.

L’amour s’entend.
Pour faire entrer la magie des retrouvailles de Noël,
il cingle à votre fenêtre avec les doigts gelés des branches d’arbres.
Il siffle votre nom aux anges,
pour qu’à chaque matin,
vous sortiez du sommeil,
non seulement encore vivants mais, protégés.
Maestro chevronné, il harmonise vos atomes pour que vous puissiez marcher.
Il s’effondre, se rend au bout de ses forces mais, invincible,
se relève car c’est lui qui fait tourner le monde.

Libérez votre cœur de la haine,
Nettoyez votre esprit et jetez vos inquiétudes.
Vivez simplement.
Donnez plus, attendez moins.
Surtout, ne cessez jamais de croire en cet ami invisible, l’amour…

Le mensonge

Quand l’espace et le temps auront la courbure de tes hanches,

Que les notes de mon âme martèleront ton nom, aiguillon de ma chair,

Le désespoir et la distance ne seront plus que des restes.

Le renoncement de tes gestes, devenu ce cadavre à contempler,

Devant cette implacable décision de te vouloir à mes côtés,

Me fera renaître comme une glorieuse guerrière,

Comme une glaciale matinée du Québec.

En pèlerin de la conquête, tu me joueras alors toutes les notes,

Celles du mensonge, de la distraction, de l’irresponsabilité vagabonde,

Celles de l’arrogance peureuse, du romantisme éculé.

Tu me cacheras ton âme en touchant mes fesses,

Tu braveras l’amour avec d’hormonales caresses,

Tu repartiras, océane rêverie pour me laisser dormir éternellement.

Alors, peut-être, mourrai-je vraiment de faiblesse et non pas de vieillesse,

D’avoir voulu trop aimer ici-bas, extase triste d’ancienne jeunesse.

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Le massage

Elle.

Seule dans sa tête, grande chambre rendue fragile par l’attente.

Elle.

Seule et assise maintenant sur la table à massage.

Il est venu pourtant.

La femme s’éternise dans l’angoisse suante qui perle sur son âme. 

Au creux de son sexe, il a enfoncé sa différence d’homme avec toute l’indifférence du monde.

Il l’a coupée d’elle-même en arrachant le corps qui recouvrait l’esprit.

Drapée dans sa robe, elle est tout à fait nue, comme pelée.

Éventrée comme un sac plein d’ordures, puante d’écoeurement.

Elle dit que ses propres caresses ne la rejoignent plus. Elles ont voulu calmer des réminiscences, des déchirures aveuglantes, venues de très loin. N’ont pas réussi.

Des orages violets enfouis se surprennent à retentir en silence, résultat du merdier vital qui crève enfin.

Tempête au fond d’un verre d’eau; l’homme qu’elle croit aimer sommeille déjà. Depuis des siècles.

Satisfait, il sourit et son menton se redresse.

Il lui a posé un baiser sur le front, comme à une enfant qui s’endort peu à peu.

Elle.

Seule dans sa tête, grande chambre rendue fragile par l’attente.

Les mains du massage ne suffiront pas.

un cadavre sur les bras

Même parler du mal n’est plus tendance. On préfère condamner les gouvernements et décapiter virtuellement les présidents et premiers ministres que l’on a élus.

Le diable a merveilleusement conquis l’époque mais on le taxe de réactionnaire.

L’alchimiste concocte maintenant des vaccins plus menaçants que le virus ciblé. Le spaghetti et le roquefort nous rendront radioactifs.

Deux jeunes filles roses et maquillées passent devant mon ordinateur. Je me demande dans lequel de mes garde-robes j’ai bien pu oublier les restes de ma candeur.

Mes écouteurs empoignent quelques unes de mes pensées et les cadencent au rythme de mon cœur : Clac ! Clac ! Clac !

Je vais mourir avec mon cadavre sur les bras, une morte encore séduisante aux paroles acides.

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L’homme bègue

Vous êtes Paule, massopraticienne? Bonjour!…

Aussitôt, il repositionne sa casquette. 

Il a l’œil luisant et courroucé, un grand nez aquilin et son allure est raide comme la main qu’il me tend.

Sous sa mine flamboyante du « nerd » fini,  il est bègue à outrance et, sur semaine, informaticien.

Parfois, m’a-t’il confié d’un air mutin et agaçant, il se place devant son miroir et  s’efforce de se jeter en plein visage mille et une grimaces effrayantes  afin d’exorciser son mal linguistique.

Je dois traiter cet être humain avec impartialité car il faudra le masser dans quelques minutes.

-Vous savez, me dit-il, les gens possèdent cette fâcheuse manie de tout vouloir étiqueter. A quinze ans, c’est l’âge ingrat, dans la vingtaine, la fleur de celui-ci. C’est aussi à quarante ans que les femmes sont belles mais cela dépend d’elles. Le démon du midi me toise car je suis l’otage du temps passé sur terre.

Le regard perçant, je le scrute comme une nouvelle machine qui bientôt, sera démantelée…

Un téléphone cellulaire très seyant lui tient  lieu de main droite. Cette mutation de l’extrémité du bras  est d’ailleurs très  populaire chez cette espèce.    

Lorsque je l’ai reçu hier soir à mon bureau pour une séance de massothérapie,  il parlait encore à mi-voix :

 -Ah !!! Na, na, naguère… Je l’ai quand même laissé seul pour qu’il se déshabille et s’installe sur la table thérapeutique.

Il serait abusif pour moi de tenter une interprétation de cette phrase.

Le bonheur se cultive comme un champ de patates alors, je ne me laisse pas contaminer.

Autre détail, je ne dis pas tout pour ne pas que l’on m’enferme dans une petite boîte.

Je n’invente rien, tout est là dans ma tête, c’est pourquoi je mens éperdument lorsque je joue du piano, comme pour embellir ma vie d’Albatros.

Mes ailes m’empêchent de marcher d’un pas prévisible alors j’écris. Ce soir, je masse.

Les deux solitudes

J’ai rencontré cette dame dans le métro de Paris.

Un homme, dos à moi, vient de s’enfuir après l’avoir sauvagement frappée. Le regard de naufragée de celle-ci s’incruste au mien, comme si elle avait retrouvé sa mère ou son île déserte, le port d’attache de chaque bébé naissant.

De quel droit s’occupe-t-elle ainsi de mon existence?

En l’observant de plus près, je conclus dans un frisson stupéfiant que son visage est le parterre sordide et sans fard de mon âme. Nous nous sommes reconnus sous la lumière glabre du tunnel. Je me ressaisis pour mieux me précipiter à l’air libre.

Je reprends le pas des anonymes. Plus d’amis, plus de famille, seulement ma bruyante torpeur que je traîne en silence. Je suis satisfait d’être encore lucide.

J’ai goûté à tous les subterfuges qu’un être évolué peut espérer afin de donner un sens à la vie. Substrat habile sauvegardant la forteresse de mes craintes, je n’ai pourtant jamais pu scalper complètement ma condition bourgeoise. Tout au plus, l’élaguer.

Peu après cette soirée troublante, je constate ma métamorphose. 

Chaque fois que mon corps embrase celui d’une amante, la vision de l’inconnue ressurgit et me plonge dans une commotion intense. J’apprends à fermer les yeux, résigné. Après tout, je suis en train de me fignoler des souvenirs tous neufs.

Les pures inventions de ma lubricité me distraient à nouveau. L’ennui est mort. Ma quête  stupreuse consiste à collectionner des aventures fébriles que je triture de mon sexe fortifié.

Vit-elle encore cette femme et où? Jamais revue au bout du corridor, emprunté depuis un an, chaque jour à la même heure.

Devant toutes ces mises en scène sans réponses immédiates du quotidien, je retourne à mon atelier.

Du fauve au rouge étincelant, du rose délavé au bleu cyan, ma palette réclame un aboutissement concret. Je peins jour et nuit une étrange marchandise que je détruis au fur et à mesure. Mon local devient charnier. Projeté hors de ma répugnante odeur d’atomes vieillissants, j’éclabousse toutes les toiles. L’absolu est chauve. Je l’entrevois à coup de débâcles. Les couleurs se renversent. Le flot gluant au centre de la pièce m’ordonne de lâcher les amarres, seul moyen de subsister dans cette société en déclin.

Ne plus penser. Se contenter de manger, roter, déféquer et dormir.

Une admiration sans bornes pour l’artiste qu’il n’est pas, c’est ce que mon public éprouve en admirant la puissance et le mystère de mon envol. Qu’adviendrait-il si j’étais humble boulanger?  L’adulation, brise grisante, serait probablement absente. A la place, j’aurais à mon actif,plusieurs enfants morveux, une femme ronde et ignare, à la beauté marginale et au coeur généreux comme dans les vieux films français.

Pressentant que ce chant à l’unique refrain sera mon oraison funèbre, je jure que ce vernissage sera le dernier.

C’est là où j’en suis lorsque je quitte la Ville lumière pour regagner New-York.

Après quelques lourdes heures, l’avion se pose enfin. Les passagers applaudissent avec délectation. La peur sera toujours une idole incontournable, la déesse des vertiges extrêmes.

Je pose enfin les pieds sur mes assises natales, leurs attributs artificiels et le giron des passions dévastatrices.

Combien excessive semble la pétulance avec laquelle je me jette, au nom de la liberté, vers cette ultime exposition. Étrange pari dont j’ignore l’enjeu. 

Je m’allonge quelques instants dans mon loft retrouvé. C’est le matin. La cité émouvante de majesté modifie à cette heure la luminosité et la musique derrière le rideau de la fenêtre.

Fasciné par ce bordel urbain qui m’a vu naître, je décide d’aller vagabonder au coeur du quartier de la finance, bien que je ne comprenne rien à celle-ci.

L’architecture de mon soliloque m’assaille en permanence, aussi vertigineux que les buildings de Manhattan.

Toute mon existence s’est annihilée à m’accaparer des bribes d’autrui, exhibées via mon imaginaire et les audaces indigestes de mon talent. J’ai vécu par procuration, atteignant les cimes de la manipulation de masses. Je suis le clône célèbre et inconscient des dirigeants de cette planète.

Une faille s’entrouve, aussitôt mon bâteau roule de l’avant. Tel un navigateur chevronné, j’espère me désaltérer et devenir le maître d’océan inconnu, jamais du mien. Insatiable et fat, après un arrêt scrutateur, je repars illico presto vers cet engourdissement exquis.

J’ai longtemps cru appartenir à une race de bâtisseurs. Je ne suis que la vedette de mon désordre profond. Lorsque la pourriture de mon coeur et de mes mains sera réduite en cendres, subsisteront, épars, quelques cow-boys désemparés, affichant avec conviction leur étendard technologique. D’ailleurs, les anciens fabricants de sagesse, ainsi que tous les vieillards de la Terre nous font déjà rire à gorge déployée.

Cette introspection turgescente se fracasse contre le ciel. Mon oeil y a capté une scène impromptue.

Un avion vient de fendre le gâteau d’un des édifices du World Trade Center. Incontestablement, j’assiste, privilégié, au raffinement d’un nouveau tournage cinématographique. Je m’empresse de chausser mes lunettes de soleil en regrettant d’avoir oublié l’appareil-photo. Quelques minutes se sont écoulées à chercher, en vain, l’équipe technique de production. Dans la panique générale, le gratte-ciel adjacent est à son tour poignardé par un deuxième transporteur aérien, suivi de l’explosion des tours jumelles. Les étages s’affaissent les uns contre les autres dans un vacarme poussiéreux.

Aujourd’hui, l’empire américain, engoncé dans son immuabilité réactionnaire observe des gens sauter dans le vide, sans parachutes et surtout, sans le secours de Mister MacDonald.

La civilisation m’a placé aux premières loges d’un quotidien enfin trépidant et faste. Demain, les morts se compteront par milliers, tous victimes de l’obscurantisme moderne. L’existence anodine de plusieurs survivants sera désintégrée. 

Ma raison capitule, emportant avec elle l’impression d’une terrible fresque créée par un dramaturge échevelé.

Avant que l’on interdise l’accès au métro, je m’extirpe de cet hématome crevé, de ce génocide en direct, pour m’engouffrer sous la rue.

J’ai vomi sur mon pantalon.  Honteux d’être humain, je veux quitter la planète. Il le faut.  Alors, pour m’enfuir,  je galope comme un cheval.  Les animaux ne partent pas en croisade, pas plus que les roses. Ma naturopathe me concoctera sûrement une tisane qui, bientôt, me transformera en écureuil. Elle est si compétente. Propriétaire de quatre centres de santé, elle travaille sans relâche depuis son récent divorce. Les pièces d’un de ses domaines ont été récemment repeintes du même bleu indigo que sur mes toiles, achetées en grand nombre.

Je cours encore, en écoutant mon souffle asténique. S’il s’arrêtait subitement, quel type de silence produirait-il? Actuellement, celui-ci doit être soutenu par une folle diversité,  là-haut dans ma ville. Des hocquets terrifiants, des adieux épouvantables logés au creux d’un cellulaire, des gémissements d’employés aplatis sous les décombres. Des gens blessés qui agoniseront lentement avant même d’être secourus.

J’atteins enfin le bout du couloir qui me permettra de monter dans un wagon fugueur. Ma main plongée dans la poche de ma veste batifolle avec un peigne minuscule et un mouchoir usé. Je sors ce tissu pour tenter d’essuyer les traces nauséabondes sur mon genou. Pendant ce temps, ma nuque se crispe au contact de mes doigts sur mon portable. Qui appeler? Le directeur de la galerie? Excellente idée. Je le réconforte en pensant que ce schéma émotif devrait plutôt être inversé, vu mon pitoyable état d’esprit.

Je l’entends vociférer.

-La bourse interrompt provisoirement ses activités et ce, jusqu’à nouvel ordre. Tu comprendras Yann que l’exposition est donc reportée en raison des invités internationaux qui ne viendront pas.

-Allo! Allo!

Je hurle inutilement dans l’appareil. La communication est définitivement coupée. Bibelot fragile qui voudrait retourner à son argile première, j’ai perdu le mode d’emploi de mes sens en vacillant sur un étrange damier. Suis-je condamnable ou loyal chevalier? De quelle guerre suis-je l’instigateur? Sainte ou maudite? Virtuelle ou prévisible?

Je trébuche sur un musicien, fleur de misère poussée spontanément sous les néons du métro. Visiblement, son sourire mièvre contraste et témoigne de son ignorance face aux dernières actualités. Je vide le contenu entier de mon portefeuille dans le chapeau par terre. Habituellement, ma richesse suffit à ramener à la vie, plusieurs de mes confrères blasés et à établir de nouvelles relations. Je n’en éprouve pas la moindre nécessité, aujourd’hui.

Indifférent, je poursuis ma route sous les exclamations hystériques du guitariste. 

Le quai est proche car la chaleur me comprime la gorge. Le grondement des départs et des arrivées monte en crescendo jusqu’à mes tympans.

Je disparaîtrai et m’enfoncerai dans le ventre brûlant de la lionne imprévisible et calme. Alors seulement là, je m’endormirai. Elle décidera de mon sort et de celui de mes semblables. Moi, je veux continuer à rêver. Que personne ne me dérange, je suis en panne d’inspiration. D’ailleurs, à présent, le plagiat m’écoeure. Ma boutique est fermée, définitivement.

Deux silhouettes se profilent là-bas. Je plisse les paupières pour mieux les voir.

Au bout de l’allée, j’aperçois de dos, un individu qui vient de gifler violemment la femme devant lui. Le regard de noyée de celle-ci s’accroche au mien. Mince! C’est la dame entrevue à Paris! Avec précipitation et rage, je m’approche d’eux. Cette fois-ci, pas question de donner une seconde chance à ce bâtard. Je l’agrippe par le collet.

-Retourne-toi immédiatement et affronte-moi, espèce de dégueulasse!

Il se débat comme une anguille que l’on s’apprête à cuisiner. Sa forte résistance m’empêche de le faire virevolter vers moi. Notre corps à corps obstiné et lascif ressemble au tango argentin jadis dansé par des truands dans les rues de Buenos Aires.

La femme que je tente ici de protéger a disparu. Il n’existe plus que cet étranger et mon instinct viril aux abois. Pas un mot ne quitte ses lèvres. Je distingue plutôt des sons, les premières notes d’un rire continu, un sinistre larghetto. La finale est retentissante, pétrifie l’espace et le temps.

Il se retourne enfin. Je l’ai reconnu.

Ce pourrait être moi, cet occidental frustré qui frappe son chien ou sa femme, qui viole sa fille, le pouvoir entre les jambes. Un homme ayant compris qu’un vote de trop peut causer des désastres. Ce pourrait être moi, ce kamikaze juif ou arabe venu d’un autre continent ou déjà sur place. Un être dénué d’imagination, décidé à riposter au sang versé et n’ayant rien trouvé de mieux que d’en répandre à profusion. Une toute petite balle de ping-pong meurtrière qui revient visiter l’autre dimension, après tant d’années de galère et d’incompréhension. Ce pourrait être moi ce pion appartenant à ces deux solitudes… C’est moi.
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Orphée


J’ai effleuré de mon âme et de mes paumes des gens prisonniers de certains choix et visions du monde, m’offrant ainsi, un rare privilège. Je touchais la différence et en même temps, l’apprenais. J’ai tenté d’apaiser tous ces êtres et, humblement, j’ai réussi. Orphée, dans la mythologie grecque connaissait l’art de guérir, étant l’archétype de l’inspiration. Derrière mon ombre de thérapeute, se cache une admiration secrète pour cette grande dame virtuelle, mère réconfortante devant tous les maux que l’on n’ose pas avouer. C’est pourquoi, j’ai pris l’habitude de prononcer le nom de chacun de mes clients de façon spéciale, comme si ces syllabes étaient en sécurité dans ma bouche. Je ne suis pas dupe. Dans le ressac bruyant de la ville, ils entendent ce murmure particulier et s’hérissent parfois devant tant de tendresse. Je suis l’hôte d’une maison aux humeurs reposantes, insondables et sauvages parfois. Chaque humain est une drôle de personne, dressée en contradictions devant moi. Mes journées sont le fruit de toutes ces rencontres . Nous sommes, ni plus, ni moins que des hommes de Néandertal évolués, connaissant le feu mais ayant oublié son ancien sens sacré. 

La lune fière

     


Quel spectacle incroyable !
Dans le ciel, une pluie de météorites glisse tout doucement derrière l’horizon. Remarquée par la lune, celle-ci se met à chanter en me laissant entendre le cillement d’un train dont les roues grincent sur la voie ferrée. Le jour s’efface et sur chaque soir plane cette mélopée énigmatique.
Un après-midi, entre chien et loup, lorsque la lumière recouvre le monde d’ombre et d’ambre, je guette le spectacle . La dame blanche de l’azur s’esclaffe de rire en me voyant et, tout en chantant comme d’habitude, décide de me raconter sa curieuse mésaventure.
Écoutez bien, cette histoire est parfumée de sagesse. Jadis dans cette contrée-là, les dormeurs se levaient bien après que Dame Lune soit retournée dans son palais se reposer et se voiler à nouveau de poudre de riz. Seuls, quelques amoureux transis ou créateurs noctambules parlaient d’elle, aux autres. C’est ainsi que tous avaient appris à respecter son existence. Souvent, au matin naissant, certains des villageois posaient le regard au ciel en se souvenant vaguement avoir été bercés dans leur sommeil par une musique aux notes métalliques et lointaines :
Je suis la toute belle, la toute grande
Apparaissant pour vous chanter des légendes
Encore faut-il que vous écoutiez
Car ce sont des millions d’astres qui me les ont léguées…
Une nuit pourtant, la lune plongée dans un grand désarroi, sans doute causé par tant d’ancien et lassant mystère l’enveloppant, décida alors d’attendre patiemment pendant des heures. Puis, vinrent enfin les tintements brûlants du soleil qui rutilait de tous feux et de toutes parts. Malgré le tintamarre, Dame Blanche voulut, elle aussi, siéger avec magnificence dans tout ce bleu pastel. Harassée par la fatigue de la nuit et tout le bruit de la terre, elle s’éternisa quand même là-haut, devenant ainsi Dame Orgueil. Après quelques temps, elle se métamorphosa. Les étoiles et tous les solitaires de la nuit n’entendirent plus ses éclats de rire ni son murmure d’autrefois. Pire encore, les oiseaux s’accordèrent pour dire que cette grosse miche de pain serait digne d’un repas copieux et s’élancèrent tous ensemble pour la grignoter à bouche que veux-tu. A force de picorer, d’immenses morceaux de lune dégringolaient sur la terre : Zip ! Zip ! Zip ! Top ! Zip ! Zip ! Zip ! Top ! Tous les fermiers crurent à un bienfait de la nature. Depuis ce temps, on dit que planter à la pleine lune est gage d’abondante moisson. Dame Blanche, quand à elle, fut quitte pour un visage à l’étrange rictus. Furieuse et tremblotante, elle s’empressa alors d’aller se cacher pour reparaître à l’obscurité tombée en perdant du coup, l’envie de détrôner l’astre flamboyant. Au milieu de la nuit claire, si vous l’observez assez longtemps pour qu’elle vous remarque, peut-être fredonnera-t-elle sa ritournelle :
Je suis la toute belle, la toute grande
Apparaissant pour chanter des légendes
Encore faut-il que vous écoutiez
Car ce sont des millions d’astres qui me les ont léguées… 

Désir et déontologie

De gigantesques images suspendues reviennent à ma mémoire, des mises en scènes d’absolu, brèves, précises, des complicités surprenantes parfois et, reliant tout cela au réel, ma profession de massopraticienne.

Je suis, en quelque sorte, une trapéziste solitaire jouant de son expérience afin de désamorcer des situations quelquefois impromptues.

Les feuilles rongées par l’automne, le temps en cavale, ce passé rempli d’anémones et de chardons n’ont pas réussi à détruire mon idéalisme. Je n’ai jamais brandi de flambeau victorieux et visible. Pourtant, ma liberté me fait marcher du même pas ferme que celui d’un troupeau d’éléphants.

Je m’exerce à demeurer intègre face à mes convictions. S’il arrive parfois qu’un client émoustillé me fasse la requête d’un « extra », dans le jargon du domaine, je lui offre avec sourire et flegme un jus d’orange ou de pomme.

Au quotidien, la différence me donne rendez-vous.

Mes mains lavandières colportent de lourds malaises d’humains que j’évacue à l’extérieur de ce bordel bien rangé qu’est ma vie. C’est ainsi que l’art peut demeurer intact et vivre dans ma cervelle d’écorchée.

J’aime ce paravent, ce métier indiscret. Barricadée sous mes habits blancs, j’étudie toutes les dégaines, surtout les beautés de l’âme.

Les gens me visitent comme l’on se dirige vers un mirador de paix. Dans ce désert de tendresse urbaine, je suis intemporelle mais surtout, indispensable pour ces hommes et ces femmes d’affaires bien nantis, les citadins branchés ou névrotiques de tout acabit.

A pleine gueule, cette époque individualiste dévore les muscles de l’esprit. Des héritiers anonymes des tableaux de Bosch me parviennent, tout azimut, farcis de blocages physiques, nés à cause de cet univers hécatombe.

De nouveaux enfers sont peints devant moi.

Des textes en devenir, des musiques ineffables naissent alors sous mes doigts.

Des problèmes personnels me sont confiés. Chaque fois, un sourire déposé finalement sur le visage détendu de ces étrangers, me suffit à croire obstinément et peut-être naïvement, à la survie de l’espèce.

Si ce chemin emprunté dans ma vie m’a amputée des dernières chimères de fillette bien coiffée, il m’a permis néanmoins, d’esquinter toutes les carapaces adultes.

Sans pitié, les enfants détruisent impulsivement et rageusement les châteaux de sable qu’ils ont eux-mêmes construits patiemment mais, dans les manèges des grands, les rictus corrosifs remplacent l’écume des petits étalons rouges de mon enfance.

Après avoir goûté à cet immonde gâteau au bluff, j’ai choisis tardivement, de m’imbriquer dans cette contemporanéité  en saisissant l’outil ultime et absent, le toucher. Bien des sillons restent à creuser dans ma quête du savoir, insoumise devant mon époque.

 

Quand, enfin, tard le soir, je referme la porte du bureau, mes neurones imbibés à outrance d’informations précieuses, ne demeure actif que mon répondeur téléphonique que je considère comme un collègue de travail désopilant. A l’égal de mes semblables et de moi-même, je le voudrais, lui aussi équilibré mais, dès que j’appuie sur son nombril, j’observe irrémédiablement sa mythomanie.

Tantôt, il emprunte la voix d’un parfait abruti au discours sexuel dégoulinant. En d’autres cas, il se tait de longues secondes avant d’émettre son pet final et arrogant… EEEEEEEEE ….puis, plus rien.

Parfois, le matin, alors que je suis encore au lit, une voix distinguée et féminine se fait entendre, me suggérant hâtivement d’acheter des objets dont j’ignorais jusqu’à ce jour l’existence. Il semble également impératif de faire changer ou de laver les fenêtres de la maison, de répondre de ma condition de citoyenne consommatrice, à l’aide d’un questionnaire intrusif et, tutti quanti !

De façon générale, j’éprouve beaucoup de respect pour ces petites boîtes vocales, à l’exception de la mienne.  Elle fait pourtant office de colocataire entartrée dans mes habitudes.

Grâce à elle, je planifie mes rendez-vous comme celui de mon nouveau client musulman.

 

Hier, j’ai d’ailleurs reçu celui-ci à mon bureau, pour une séance de relaxation.

Chez moi, les accommodements raisonnables se négocient dans l’intimité.

Loin de vouloir interrompre mon long soliloque et, curieuse d’escalader plus rapidement les façades de l’inédit, je choisis souvent l’humour comme filet d’acrobate. Ainsi sécurisée, je poursuis aisément mes travaux intérieurs.

 

Ce soir-là, avant de pénétrer dans le local ou j’ai laissé mon client se déshabiller, il me vient à l’esprit la curieuse fantaisie de m’être transformée en fée clochettes s’approchant doucement d’une grande fleur. En bas, quelques fourmis déjeunent. Dissimulée dans mon jardin de laitue, je voltige et me pose en catimini sur chaque brin d’herbe. L’horizon trop immense, de mon point de vue, devient flou et de couleur turquoise. Je suis une rêveuse chronique qui s’évertue à tisser un lien entre mon imaginaire et la peau des gens.

Je me place maintenant en état de vacuité, me centre en respirant et en m’étirant. Je suis maintenant disposée à rejoindre mon client après avoir frappé délicatement à la porte.

Je   l’aperçois alors nu comme un vers, installé sur le ventre et allongé sur la table.

Celle-ci est positionnée de telle sorte qu’elle me procure une vue en contre-plongée du derrière sculptural présent. Non pas que cette situation me choque mais je capte bien son message…  Cet Apollon, dans son attirail suggestif, ne demande qu’à exploser tel un kamikaze.

-Je me suis mis à l’aise, dit-il.

Plutôt que de lui recommander de se glisser sous le drap, je décide d’aborder cette heure avec une pointe de défi. Il devra comprendre que je suis immunisée, du moins en apparence, contre ses attentes mais accepte de l’amener à la détente, en jouant un refrain qu’il ne connait pas encore. 

Suivant les conseils judicieux de mon complice et vieil ami Marc-André, je demeure zen, comme d’habitude, malgré mon célibat tétanique, de longue durée.

 

Voici concrètement le stéréotype de mon homme parfait.L’allure racée,  des cheveux couleur d’ébène, bien coupés,   la peau blanche, un regard trahissant une grande intelligence et sensibilité, des lèvres suaves et exotiques …6’3″, la quarantaine luxuriante, parfumée d’un de cet élixir extatique, de grands doigts à faire frémir.

OUF et RE-OUF !

Pour me protéger afin de conserver ma concentration déjà en lambeaux, je m’enquière   immédiatement de ses enfants.

Il ne sait pas que je suis informée de l’existence de sa progéniture. Pourtant, j’ai trouvé son numéro personnel, ostracisé volontairement par lui lors du bilan de santé de la première rencontre.   

Sécurité oblige et tranquillité d’esprit souhaitée contre toutes circonstances malencontreuses, j’ai appelé pour vérification. En d’autres cas, j’aurais refusé une deuxième rencontre mais, ma fascination me fait déroger à mon sévère protocole.

Une voix de toute petite fille m’a répondu. Mission accomplie, je connais son lieu de résidence et possède les données nécessaires expliquant ces espoirs prévisibles.

Il est de nouveau chez moi, bien que je sois parfaitement consciente de la lourdeur de cette situation que j’ai engendrée.

Il n’est pas très éloquent sur le sujet abordé…A l’ instant même, il désire manifestement oublier sa condition civile.

Pour enchaîner sur mes propos et, lorsque je touche enfin de mes paumes son dos à l’épiderme fin, il me soupire qu’il s’ennuyait de mes mains. Au fond de moi, je reçois en rafale, cette marée sonore, comme un appel à quitter le port. J’entends des pas marchant sur la houle. C’est le début d’autrefois, lorsque cet homme se sentait libre.

Aye ! Je me démène vaillamment sur un terrain miné par une sourde et profonde sensualité.

- Paule…opte plutôt pour la machine thérapeutique que tu représentes et concocte-lui une danse tactile de derviche tourneur…  Me dis-je. – Après tout, tu dois te sortir seule de ce pétrin. 

Je m’exécute illico presto, envahie par une frénésie d’adolescente, tout en respectant extérieurement, la lenteur d’un massage qui débute. Au-delà du silence, cet homme m’accapare entre deux ricochets de vie. Violente, cette tarentule d’ivoire passionnée m’attend, les membres raidis. J’étouffe tranquillement et contemple cette hallucinée que je suis devenue.

Durant toute cette improvisation, de nombreux spasmes agite son corps.

-Je vous suis bien, murmure-t-il. Mais que suit-il au juste…une chorégraphie nuptiale qu’il visionne dans son kaléidoscope ?

Je transpire abondamment et planifie d’alterner rapidité et langueur, fortes pressions et effleurements, tout en demeurant efficace et dans l’espoir candide de déprogrammer rapidement l’amygdale de son cerveau. Avec une virgule suivant chacune de mes pensées, je me soucie de ses moindres gestes et des miens.

Je souhaite ardemment, sans me l’avouer complètement, l’amener dans cette contrée sans retour possible. L’idéal apparaît devant moi, l’apothéose de l’existence, d’où personne ne revient semblable à hier. Cette minute folle et dure qui ne se partage qu’à deux.

 Le soleil greffé aux mains, je force son imaginaire. Mon être se crispe.  Je suis une louve qui ne connaît plus la ville et qui se braque dans sa tanière.

On m’exige d’être un bloc de granit, je suis maintenant aussi différente que mille femmes rassemblées. J’accepte cet instant obscur et haletant comme poussière d’étoiles sur ma solitude. De telles œuvres seraient inexistantes si quelqu’un m’aimait. Ce soir, je soulève le voile de mes convenances en regardant ce rôle de putain que j’ai endossé et qui déjoue l’absence.

Une femme légère qui danserait une valse pourpre, des rides plein les souliers. Ce dédale louvoyant ne bousculera pas vraiment l’ordre cosmique. Je reluque simplement l’amour avec mes ailes brûlées et j’offre mon âme en chamaille, foudroyante par ce trop plein qui l’occupe.

Je finirai un jour par griffer à mort le prochain client, semblable à cet homme que je ne veux d’ailleurs plus jamais revoir.

La coda s’annonce sauvage et subtile à la fois. Mon propos est savamment dosé, minutieux et intense.

Après 60 minutes de cet exercice échevelé, je lui suggère maintenant de se tourner sur le dos et prépare, tel un noble toréador, la minuscule serviette que j’ai agrippée afin de lui jeter subrepticement sur son sexe rigide comme l’acier. 

J’entame les manœuvres de relaxation cervicale, habile comme une amante, comme une guerrière au combat. Ensuite, je dépose une main sur son front, l’autre sur son cœur. J’attends. Le lien énergétique se tisse. Le flux est dense, l’agitation très grande.

Nous sommes indiciblement seuls, lui et moi, rien ne sert de mettre tout à sac et à sang. Dans ce havre distinct ou nous immortalisons le désir terrestre, je mêle le bleu de l’intellect au courant écarlate qui unit mes deux mains. Le pouls décélère.

 A présent, le blanc crée une trajectoire qui amplifie lentement mais sûrement entre sa tête et sa poitrine. Je transmets des évidences vibratoires pour le subconscient que la rationalité n’admet et, ne comprend pas. La polarité est une technique très ancienne qui réaligne ce que l’on nomme les chakras.

L’homme dérive un peu plus, s’abandonne complètement. Il s’est calmé, presqu’endormi. Je conserve une main sur le plexus solaire et dépose l’autre sur la jambe droite. Je reviens au cœur, retourne à la jambe gauche et ainsi de suite. Je balaie toutes les parties de son être en m’enracinant à la terre mère pour ne servir que de transition entre l’univers et l’homme.

Cette méthode presque statique nécessite surtout l’usage intuitif du thérapeute. Les doigts scrutent et détectent les blocages potentiels et la main posée sur le cœur polarise celui-ci. Cet organe vital fera le travail d’unification énergétique entre toutes les régions du corps.

 

L’homme ouvre les yeux. Il a bien capté les étapes du processus et me remercie.

Je le laisse seul se détendre quelques minutes pour ensuite l’inviter à me rejoindre à mon bureau, dans la pièce voisine, afin de partager ses commentaires.

Lorsqu’il me rejoint, il semble assez perturbé par ce que nous venons de vivre. Hâtivement, il me paie et quitte les lieux en me serrant la main nerveusement.

Nous avons dynamité la routine de nos vies respectives, Vénus et Mars cachés ensembles quelque part à Montréal.

Dans ce royaume des croyances, j’ai vécu longtemps, une paille dans l’œil, près du bourreau. Le bien et  le mal nourrissaient le superflu. Ce soir, les confins de mon éducation ont été repoussés. Cet étrange voyage sédentaire me laisse préoccupée par un songe, celui d’aimer un homme. Peut-être mourrai-je sans avoir connu l’amour profond.

Mon journal de bord sentimental est bien triste et je suis encore debout au milieu d’un parc gelé. J’apprends le détachement et nuance ce vide par la création artistique sous toutes ses formes.

Ma clientèle triée sur le volet est fidèle et reconnaissante de mes bons services, qui, hormis ce soir, respectent à la lettre le code déontologique.

 

 

Après son départ et comme c’est le dernier client de la soirée, je ramasse à la hâte mon maillot de bain et cours à la piscine.

Mon corps bouillant trouve refuge dans cette eau réconfortante et fraîche.

 

Pendant ce temps, à la maison, mon répondeur ingénieux m’attend avec ses trouvailles.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’odeur des choses

 

 

 

 

Il n’y a pas de raisons aux événements, il n’y a que des  (comment).
Comment l’on s’arrange avec la souffrance, l’inspiration ou le vide.
Des (comment), la vie nous envoie parfois une balle rapide au milieu du plexus.
Geneviève croit qu’à ces moments précis, une force intérieure profonde accompagne ces enseignements.
Elle pense aussi au « comment » l’on continue à cohabiter avec le temps qui délabre l’esprit ou le cisèle comme un diamant.
La vie est un paradoxe porté par ses habitants.
L’Occident est son lieu de naissance. Depuis longtemps, elle observe et demeure sceptique face à la nouvelle religion montante. Selon elle, le matérialisme épaissit et stresse ses pairs.
L’état de vacuité dans lequel ils ont plongé se situe bien loin de celui dont parle le bouddhisme. Il en résulte plutôt une forme novatrice de stérilité intellectuelle et spirituelle dans laquelle la jeune femme se sent totalement anachronique.
Son port d’attache dans cette réalité représente sa profession de massopraticienne qui la ramène au parfum des vieux livres de son enfance, à l’odeur de la craie, du papier froissé parce que le texte écrit était mauvais.
Une touche de vanille près d’un sexe amoureux, des effluves de métal sur la plante des pieds. Tous ces inconnus massés se prélassent en déclamant à leur insu une poésie silencieuse mais olfactive, infiniment variée.
Inspirée, Geneviève inscrit alors sur ces épidermes, des histoires ineffables qui, jamais ne seront publiées.

Un matin, le courtier en charge du portefeuille de Geneviève appelle. Il laisse un message téléphonique expliquant vouloir encourager celle-ci dans sa nouvelle démarche thérapeutique. Geneviève vient tout juste d’obtenir son diplôme. Elle a travaillé dans plusieurs centres de santé, quelques spas et cliniques privées. En bout de ligne, elle a décidé de démarrer sa propre entreprise afin de gérer, à sa guise, son temps et son protocole personnel.
Ce jour-là, elle reçoit donc à son bureau celui qui est compétent en matière de placements à court ou à long terme.
Elle débute le massage, informée par son client de sa vasectomie opérée par un incompétent qui est maintenant radié de l’ordre des médecins.
D’entrée de jeu, Michel insiste pour que Geneviève s’attarde à cette région douloureuse malgré les contre-indications fermes de celle-ci.
L’homme semble contrarié, rouspète puis s’assoupit.
Au bout d’une demi-heure, il sursaute en extirpant du fond de sa gorge enrouée, des sacres de soulagement comme de grosses boules de suif écrasées sur les murs.
Il aura l’occasion de répéter l’exercice lors de quelques rencontres subséquentes. Décidément, la distinction est au rendez-vous.
Geneviève ne baisse pas les bras pour autant mais les active en choisissant de déployer sa force plutôt que son habituelle sensualité et douceur.
Son suivi thérapeutique demeure intègre et, chaque fois, accompagné du leitmotiv des interdictions connues avec explication patiente et sans doute naïve du code déontologique.
En guise de réponse, Michel ironise sur la supposée timidité de Geneviève.
Un bon matin, selon le rituel installé, elle écoute au répondeur téléphonique le message de l’homme désirant un autre rendez-vous de deux heures.
Geneviève, profondément écœurée par cette ritournelle de bas étage, décide de fixer le rendez-vous ultime avec cet homme grivois.
-Viens mon bébé que je te fasse ton fantasme, pense-t-elle.
Il se pointe à 4 :00 de l’après-midi pour rapidement déposer toute sa lourdeur pondérale et intellectuelle sur la table thérapeutique.
Geneviève est demeurée stoïque et polie en l’accueillant. Elle lui a même offert un sédatif discrètement dilué dans un breuvage pour s’assurer de la conclusion de son plan.
Une envie folle lui prend de hurler un cri sordide de démente. Elle se contente de sourire en espérant qu’il ne remarque pas ses pupilles dilatées de fauve sournoise.
Dans quelques instants, elle touchera de ses doigts à la personnification même de tous les cons irrespectueux de la terre.

Dans l’anonymat le plus strict de son bureau et dans l’abdication orgasmique de ses principes de femme bien éduquée, elle contemple ce magma de chair déposé là, devant ses yeux.
Quittant maintenant l’embrasure de la porte où elle était appuyée pour se délecter, elle s’approche lentement du client.
Comme à l’accoutumée, elle dépose les mains à plat sur le dos du receveur, puis les déplacent minutieusement pour insuffler la confiance…

Michel parle de son dernier voyage, formule tout inclus ; une semaine avec sa petite famille à Cuba. Il a rencontré là-bas des Québécois en vacances, a mangé des langoustines et bu beaucoup de Sambucca. Geneviève émet constamment des -Ah! Oui, c’est formidable! En attendant que toutes ces syllabes se mêlent au souffle régulier de l’homme assoupi.
Mission accomplie, il s’endort plus vite que prévu et n’a pas même le temps de propulser ses habituels blasphèmes de soulagement.
La jeune femme peut maintenant exécuter son projet.
D’abord pour préparer la qualité de l’œuvre, elle lisse bien la peau avec d’abondante quantité d’huile. Un mouvement ample et généreux balaie l’épiderme poilu et adipeux.
Pour nettoyer la surface, Geneviève agrippe le rasoir qu’elle avait caché dans son sarreau. De petits gestes vindicatifs suffiront à débarrasser la région de toute pilosité encombrante. Amassés dans un petit tas, les poils coupés seront déposés au fond de la poche du veston de Michel.
Comme il ronfle à bouche décousue, elle retire une seringue de son étui, la contemple et retrousse les lèvres voluptueusement avant de la déposer près du bras de l’homme.
Elle se dirige maintenant vers la petite table, à côté de la fenêtre, où reposent plusieurs contenants, dissimulés derrière des serviettes roulées.
Le premier flacon rempli d’une matière visqueuse de couleur orangée est débouché. Le second renferme la même substance, mais colorée d’une teinte marron foncé. Le troisième est un mélange de jus de citron, d’extrait d’eucalyptus et de clou de girofle.
Selon le bilan de santé établi lors de la première rencontre, aucun de ces ingrédients ne provoquera d’allergie chez le client.
Geneviève écoute la respiration profonde de l’homme et tente vainement de se laisser bercer par la musique ambiante. Elle déteste le style nouvel-âge gnangnan propice à la relaxation.
Cela suffit à faire monter en elle un surplus d’adrénaline. L’élan créateur puissant refait surface.
Reprenant la seringue, elle décide d’effleurer le dos de Michel avec sa pointe. Comme elle désire prolonger son propre plaisir, ce n’est qu’après quelques minutes de langoureuse excitation qu’elle en relève l’extrémité pour la tremper dans le bocal de henné, couleur orangé. Des lignes frénétiques sont ensuite tracées avec fougue et précision. Une dentelle digne de l’art mésopotamien prend forme. Cette gigantesque fresque symbolise l’histoire des habitants de la planète bleue avec tous les hiéroglyphes expliquant cette épopée fascinante.
Geneviève ne cesse de dessiner, de remplir les espaces de pigments teintés des nuances de la terre. Sans relâche, elle doit achever rapidement la toile car, déjà, la lueur de la chandelle faiblit, signe qu’elle travaille déjà depuis plus d’une heure. L’horloge en témoigne.
Avant de refermer les bocaux, à l’exception du dernier qui servira à fixer l’œuvre, pour une durée variant de trois semaines à un mois, il lui reste à inscrire une phrase : « La sensation produit en nous l’universel mais l’universel n’a pas oublié d’y inclure la vulgarité».
Des fragrances d’épices et d’agrumes flottent doucement dans la pièce exiguë. Deux longues heures viennent de s’écouler dans la nouvelle vie de Geneviève.
Michel s’étire et ronchonne des mots inaudibles.
Bientôt, il réendossera ses vêtements de spécialiste de la haute voltige financière et partira rejoindre sa femme et ses enfants en remerciant Geneviève dans un grand sourire équivoque.